Lundi 22 mai 2006
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Smaëlb - 18.04.06
Ginsburg, Gainsbourg, Gainsbarre, l'histoire d'un type qui ne pouvait pas se voir en peinture.
Le 2 mars 1991, un matin pluvieux qui sentait la gitane, un nouveau lieu de pèlerinage musical venait désengorger les allées du Père Lachaise: la tombe de Serge Gainsbourg au cimetière du Montparnasse. Quinze ans plus tard, que reste-t-il du plus grand compositeur français du XXème siècle, celui qui nous permettait de garder un peu de dignité quand un étranger nous parlait de Johnny Hallyday ?

Autoportrait
Avant tout, le souvenir d’un songwriter exceptionnel. Dans Les Manuscrits de Gainsbourg (aux éditions Textuel), on trouve des extraits de son agenda, les paroles de ses chansons raturées de toutes parts, des hésitations qui trahissent le perfectionnisme d’un homme dont la légende raconte qu’il a composé un album en une nuit. “J’aime la nuit, j’ai les idées plus claires dans le noir“. Le livre, exceptionnel recueil, se divise en trois grandes parties, “Etre ou ne pas naître“, “Les impudeurs d’un timide“, et “Vieille canaille“. Trois parties pour trois vies remplies de contradictions, d’une schizo télévisuelle, de provocs négociées et de coups de blues mal assumés. Trois parties annotées, détaillées et commentées, un régal pour qui voudrait suivre les chemins tortueux de la composition.
C’était quoi Gainsbourg, sinon un petit blanc qui aimait la musique noire (dans tous les sens du terme) ? Son London Calling, il le fait dès 1965, prenant quelques longueurs d’avance sonore sur les autres, et tombe au passage dans le franglais, qui donnera un nouvel élan à son génie du texte, avec en point d’orgue les détournements de What tu dis qu’est ce tu sais ?, interprétée en 1981 par son amie Deneuve. Encore une actrice. De toutes façons, les jeunes bimbos de la chanson, il les méprisait, les trouvait crades et vulgaires. “Je préfère les actrices. Elles sont belles, les séances sont superbes, quand elles chantent et se déhanchent.“ Isabelle, Brigitte, Jane, Catherine, Juliette, Françoise, Vanessa... Le misogyne a toujours fait son pygmalion, sans doute le besoin d’orienter les autres quand lui ne savait pas où aller. “Adjani disait de moi qu’en studio, je suis un feeling director“.
C’était quoi Gainsbarre, sinon un mec qui se trouvait laid et qui prenait son pied à se montrer à la télé ? “Serge Gainsbourg a fait une bêtise, il en est tout penaud. Gainsbarre a fait parler de lui, il en est fier“. De l’égocentrisme de façade, on passe à la thérapie en profondeur. En 1971, après son arrêt cardiaque, il lit tous les journaux. Au bout de trois jours, constatant que la presse ne mentionne toujours rien, il appelle un plumitif de France Soir, pour lui proposer une interview exclusive de Gainsbarre depuis son lit d’hôpital.
Obsédé par sa présence médiatique, Gainsbourg n’en était pas moins un homme seul. Une situation qui lui inspira une de ses plus jolies phrases hors chansons: “Je compte mes amis sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt“. Gainsbarre lui permettait de supporter Gainsbourg. Mais seul Gainsbarre restera dans les mémoires. Gainsbourg et sa musique ont fait le tour pour toucher au cœur. Torturé et agité, génial et marginal, séducteur et provocateur, un poil pervers, un peu macho mais amoureux des femmes, l’air du tire-au-flanc mais stakhanoviste du piano, il était tout ça à la fois. “Je ne veux pas qu’on m’aime, mais je veux quand même“.
C'était quoi Ginsburg, sinon un mec perdu, anxieux, qui cherchait son chemin en sachant qu’il ne le trouvera jamais, puisqu’il n’est pas à sa place ? Dans une autre vie, qui sait ce qui lui aurait pris ? Face à Brassens, qui lui reprochait de “tricher“, Gainsbourg se décalait :“Lui, c’est un peintre classique, il n’a pas de problèmes de forme. Moi je remets tout en question.“
Alors il a fait l’opportuniste, le racoleur. C’est tout ce que méritait la chanson. C’est ce dont avait besoin la France post-68. D’un génie qui a pris le pli. “J’étais un homme intègre quand je faisais de la peinture. J’ai eu peur de la Bohème que je trouvais anachronique, alors j’ai fait de la chanson“. Voilà. Un type qui n’était pas à sa place, qui a choisi la chanson par défaut, parce qu’il pensait (à raison) qu’elle lui offrirait plus de reconnaissance. “J'ai mis mon génie dans ma vie et mon talent dans mon oeuvre“ Il s’est mis à la pop parce qu’il méritait enfin de devenir célèbre. Merci Jane.
La petite Anglaise, on l’a vue samedi soir à la télé, fascinée par le mythe et les hommages, mais mal à l’aise de voir son Serge sur les écrans, comme un mort-vivant. Où en est-il maintenant ? Il compose sans doutes des rimes à double sens pour l’orchestre du Paradis. Ou alors parti dans une autre vie à la recherche de la liberté artistique. “Je vais essayer de rejoindre Rimbaud, je veux l’approcher. Un jour je le retrouverai, quelque part en Abyssinie, où il faisait le trafic des armes et de l’or“. Serge a peut-être enfin trouvé sa Bohème. Et peut-être que cette fois, il n’en a plus peur.
Les Manuscrits de Serge Gainsbourg par Laurent Balandras, (Editions Textuel, 514 pages, 59 euros)
Toutes les citations sont extraites de Serge Gainsbourg: Pensées, provocs et autres volutes (Editions le Cherche-Midi, 208 pages, 13 euros)
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